Le chapeau de paille d'Italie

     A ma connaissance, mis à part les Inuits (mais ils ont des excuses à faire valoir!), tous les peuples du monde ont, avec leurs particularités locales et leur génie propre, utilisé la paille à des fins diverses. Cependant deux activités semblent avoir gagné la faveur de ces petites mains, à savoir la vannerie et le chapeau, le fameux chapeau de paille présent absolument partout et à toutes les époques. Mais pour nous, Occidentaux, qui dit chapeau de paille dit chapeau de paille d'Italie. Car il faut bien dire que nos voisins transalpins sont les précurseurs du travail moderne de la paille; Ce travail à base de tresses a généré bien d'autres applications dont les "agréments" suisses sont de merveilleux exemples.

     Mais revenons au chapeau. Le couvre-chef en paille est repéré dans les archives depuis au moins le XIVème siècle et fut la fierté de la Toscane jusqu'à la fin du XIXème siècle, époque où, pour des raisons décidément récurrentes, la fabrication, devenue industrielle, fit appel aux productions importées. Plus ça change...! Il s'agissait d'une activité très importante, un secteur vital pour l'économie locale encouragé par le grand-duc Cosme Ier de Toscane qui, au XVIème siècle, se livra à une véritable opération de communication commerciale en envoyant des chapeaux de paille à chacun des souverains européens. Le grand Rubens lui-même a représenté une jeune femme le chef surmonté d'un chapeau de paille relevé d'une plume blanche. Un tiers de la surface cultivable toscane était réservée à la culture de la paille destinée au tressage. 80000 personnes vivaient de cette industrie. La production concernait principalement les villes de Florence, Signa et Fiesole, mais la commercialisation, y compris les fabrications venues de la région de Wohlen, en Suisse, se faisait essentiellement par Florence, ville à la renommée internationale. Accessible grâce aux aménagements du fleuve Arno, le port de Livourne sur la mer Tyrrhénienne, juste en face de l'ile d'Elbe, était chargé des expéditions dans le monde entier, si nombreuses qu'un chapeau fut baptisé par une corruption anglaise de son nom, de Livourne en Leghorn. Ce leghorn trôna en maître sur les têtes européennes durant deux siècles, jusqu'à ce qu'il soit supplanté par le célèbre canotier porté par tous les promeneurs des bords de l'eau si magnifiquement dépeints par Auguste Renoir.

     A l'origine le chapeau de paille était porté uniquement par les paysans qui utilisaient cette matière première à portée de main pour se protéger des ardeurs du soleil, puis plus généralement par les classes populaires.Les appuis grands-ducaux permirent aux puissants de s'en parer à leur tour, ce qui devait aboutir à l'émergence de véritables oeuvres d'art.

     L' impulsion définitive, déterminante, fut donnée en 1718 par l'intuition géniale de Domenico de Sebastiano Michelacci qui fut le premier à cultiver la paille, non à des fins alimentaires, mais pour en faire des chapeaux. Il était arrivé à la conclusion qu'il fallait récolter la paille avant son mûrissement. Il cultivait la qualité Gentile rosso qui montait haut et fournissait un matériau très doux, à la belle couleur claire et uniforme. Hélas, d'après le Musée de la paille et de la tresse de Signa, l'absence d'une banque de graines est responsable de l'extinction totale de cette qualité.

     Deux qualités sont cultivées, il Semone et il Santa Fiora, tiges minces couleur verte, feuilles minces (on dirait du Zitrone), épis courts, pauvres en grains. Donc la paille est arrivée à la hauteur idéale, variable suivant les conditions climatiques. Elle est alors coupée avant mûrissement pour éviter qu'elle ne sèche et devienne cassante. On laisse sur place la sève résiduelle coloniser les fibres ce qui, combiné avec l'action du soleil, de la lune, de la rosée matinale et Dieu sait quoi encore, provoque ce qui est appelé le blanchiment. L'épi, lui, est coupé et servira d'aliment pour le bétail. Les pailles sont réunies en bottes avant de subir différentes opérations préparatoires :

Sfilatura : on sépare de la tige le dernier internoeud.

Legatura : On réunit les tiges en fagots.

Zolfatura : la paille est plongée dans l'eau puis égouttée et placée en des lieux hérmétiques, enfin soumise aux vapeurs sulfureuses qui vont la blanchir de manière uniforme.

Agguagliatura : division du brin en filets (sfesato). Aux hautes époques ces opérations s'effectuaient à la main mais, depuis, l'invention du fendoir, le sfesatoio, aux différents diamêtres, a permis de rendre cette phase moins fastidieuse aux personnes qui en ont la charge.

Spigatura : séparation des tiges de l'épi.

     C'est alors que les trecciaiole, les tresseuses, de Signa entrent en jeu. De sept à soixante dix sept ans, personne ne fait tintin, tout le monde est concerné. Deux sortes de tresses principales sont mises en oeuvre, la natte et la fantaisie, auxquelles peuvent être combinées d'autres matériaux, viscose, raphia etc. Mais la ville de Fiesole, qui se targue de l'antériorité en matière de tressage de la paille et de ses liens avec les Suisses de Wohlen, avait, quant à elle, développé une technique particulière. Au XIXème siècle un nommé Giovanni Rossi avait conçu un cadre, sorte de métier à tisser primaire permettant de réaliser des passementeries appelées Bigheri, galons avec ou sans franges mélangeant la paille de seigle au crin de cheval, au coton ou à la soie.

     Ce tableau est idyllique, trop peut-être. Car, dans l'espoir d'améliorer leur triste condition, les trecciaiole engagèrent des revendications qui dégénérèrent en un conflit très dur. La répression qui s'ensuivit a ensanglanté toute la profession. avec la conséquence tout aussi catastrophique que furent l'appel à la mécanisation et aux productions importées d'Asie, bien moins chères, aboutissant à un désastre économique pour toute la région.

     Depuis la seconde guerre mondiale la paille a été peu à peu remplacée par les gloires de la chimie que sont le plastique, la viscose ou la cellophane, ce qui, combiné aux importations massives depuis l'Asie, a abouti, dans les années soixante, à la fin d'un art multiséculaire; Adieu décorations de chapeaux, vêtements ou amenblement, adieu fleurs, noeuds, animaux de toutes sortes de formes et de couleurs. Vous voilà réduits au rôle d'animateurs, de stars de musées. Nous savons bien que des légendes vivantes entrent au musée Grévin ou chez Madame Tussaud mais, en règle générale, l'admission au musée, s'il est un formidable signe de reconnaissance, n'en reste pas moins un témoignage, un gage du passé. Mais aujourd'hui, mais demain ça n'existe donc pas?

     Malgré tout, si l'occasion se présente, ne manquez pas la halte obligée au Musée de la Paille et de la Tresse sis dans la jolie ville de Signa. Fondé en 1995, il est voué aux recherches sur l'histoire des techniques du tressage et à leur archivage ainsi qu'à la présentation de collections anciennes. Ainsi plusieurs salles vous font voyager dans le temps par des expositions permanentes ou à thèmes, découvrant au passage différents types de pailles et de grains, des tresses, des bigheri; ailleurs des chapeaux des années 70, ou les outils nécessaires à la mise en oeuvre du matériau, machines et équipements divers; ailleurs encore des salles sont à la disposition des chercheurs.

     De plus l'établissement s'est intéressé à la transmission de cet irremplaçable patrimoine auprès des jeunes, mettant à leur disposition plusieurs programmes dédiés, au même titre que la ville de Signa, siège des plus importantes entreprises consacrées au travail du chapeau de paille, ne néglige aucunement l'innovation et les tendances de la mode proposées par les matériaux modernes.

Sources : Musée de la Paille et de la Tresse, Signa, Italie

Livre : L'oro dei povere e la paglia delle soverane, de Marcociatti et Cecilia Frosinini, Ed. Polistampa

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