La paille et les origines du monde

   Savez-vous pourquoi le blé, cette céréale si importante pour les artistes de la paille (pour le reste de l’humanité aussi, bien sûr!) ne pousse que du printemps à l’automne? Pensiez-vous que la nature, dans sa mansuétude pour l’homme, a choisi cette période pour lui permettre de travailler dans les meilleures conditions, épanoui sous les ardeurs du soleil? Que nenni!
   Pour comprendre ce phénomène, il faut, comme toujours, en revenir à l’Antiquité et, plus précisément, aux Grecs, à leurs légendes, à leurs mythes fondateurs.
En ce temps-là les terriens étaient placés sous l’autorité d’un nommé Zeus. Adepte du rapprochement des coeurs et surtout des corps, passant le plus clair de son temps à courir, tel un vulgaire président de FMI, après tous les jupons (pièce de lingerie féminine devenue obsolète de nos jours) passant à sa portée, ce Zeus avait constitué un gouvernement chargé de l’aider dans l’administration et la gestion des humains. Parmi ces ministres, la titulaire du maroquin de l’Agriculture s’appelait Déméter dont le titre officiel était « Déesse de la fertilité » et elle n’était autre que la soeur de Zeus.
   Nous entrons là dans une histoire compliquée qui mérite d’être recadrée.
   Au début étaient Ouranos, la voûte céleste, et Gaia, la Terre. Comme ils se trouvaient seuls au monde, vous pensez bien que ce qui devait arriver arriva. Leur union fut des plus fécondes puisqu’ils publièrent les faire-part de naissance de six Titans (principe masculin) puis de six Titanides (principe féminin) au titre de la parité (qui n’est pas, vous voyez, un souci purement moderne), les trois cyclopes et enfin trois monstres aux cent mains. Gaia, sans doute choquée par ces monstruosités qui ne pouvaient passer pour de simples coïncidences compte tenu du caractère tyrannique d’Ouranos, persuada Cronos, son plus jeune fils dans la série des Titans, de châtrer son père. Un coup de faux (voyez, déjà les récoltes) et exeunt les parties nobles du bonhomme devenu un Farinelli avant l’heure. Sortilège, le sang du tyran féconda à son tour la malheureuse Gaia qui donna le jour, entre autres, à la fameuse Mégère.
  Foin de mésalliance, Cronos épousa sa soeur Rhéa, union dont découlèrent Déméter et le déjà nommé Zeus. Ce dernier n’eut d’ailleurs la vie sauve que parce que sa mère présenta à son époux une pierre emmaillotée à la place du bébé car Cronos avait pris l’habitude d’avaler ses enfants, histoire d’éviter les toujours cruels problèmes de succession.
   Mais ne voilà-t-il pas que Zeus, ah! l’hérédité!, désireux de vérifier en quoi les soeurs diffèrent des frères, sceptre brandi ( la décence me contraint à
cette image hardie), ne trouva rien de mieux que de se métamorphoser en taureau pour détourner les soupçons de sa femme et soeur Héra (eh oui, je sais, tout ça est bien compliqué) et pouvoir violer sa naïve soeurette Déméter en toute impunité. Le résultat de cette ignominie (un taureau, pensez donc!) fut prénommée Perséphone.
   Accorte, le mollet rond et bien tourné, la tendre Perséphone ne pouvait qu’attiser la convoitise de son oncle Hadès, le ministre des cultes appelé en ce temps-là « Dieu des Enfers ». La sève qui irriguait ses artères de manière impérieuse le poussa à enlever sa nièce alors que la pauvrette cueillait un lys dans la vallée.
   Ministre fille mère (mais, elle, on connaît le père), l’inconsolable Déméter démissionna de son poste, on avait des élégances à cette époque, et s’en fut quérir sa fille. Elle en retrouva la trace du côté d’Eleusis, un port situé au nord-ouest d’Athènes où se déroulèrent par la suite une parmi les plus grandes fêtes de la Grèce antique, les Mystères d’Eleusis, dédiées au culte de Déméter. Car à peine remise de ses émotions la déesse ministre de l’agriculture avait confié à son secrétaire d’état, un certain Triptolème, la charge de répandre la culture du blé, initiative majeure aux conséquences incalculables pour l’avenir de l’humanité.
   Penser que, sans cet évènement, nous n’aurions sans doute jamais pu admirer les ravissants chefs d’oeuvre des artistes paillistes et, surtout que nous n’aurions jamais pu nous rencontrer, chers amis, provoque en moi des accès d’effroi, prémices au néant consubstantiel à l’homme. Notez que les prémices sont les premiers fruits de la terre et du bétail de l’année, rituellement offerts à la déesse.

   En dépit de tous ses efforts, et malgré une mise en demeure en plein conseil des ministres, Hadès ne consentit jamais à rendre son otage à sa mère. Folle de rage, Déméter résolut de ne plus faire pousser de blé jusqu'à ce qu'on lui rende sa fille chérie.

   Le conflit s'éternisant, la terre devint stérile, les hommes, privés de leur emploi, virent leur pouvoir d'achat se réduire, la pénurie alimentaire gagna tous les territoires, muitipliant la cohorte des sans-abris, les phoques fondaient comme une banquise en proie à ses chaleurs; même les plans économiques les plus rigoureux, ni l'avènement de chefs nouveaux ne furent capables de résoudre le problème.

   Bien sûr, les dieux, bien à l'abri dans leurs palais olympiens, ne manquaient de rien mais les remous qui agitaient les populations incitèrent le grand (?) chef à enfin intervenir.

   Un compromis fut alors trouvé : Hadès et Déméter devaient se partager la garde de l'enfant, à temps égal. Plutôt que de la prendre chacun une semaine comme le préconisent nos modernes spécialistes, avec son lot de doubles vêtements et de brosses à dents, sans compter la valise à faire tous les huit jours, nos héros résolurent de couper l'année en deux, Hadès se contentant de l'automne et de l'hiver. Il gardait sa bouillotte personnelle, quoi! Déméter, quant à elle, bénéficiait donc du printemps et de l'été. Allusion à la spécialité des deux protagonistes. Déméter représentant le renouveau de la nature, Perséphone quitte donc au printemps le domaine des Enfers où règne Hadès. La pauvrette y retourne en automne-hiver où plus rien ne croît.

   Voilà pourquoi le blé ne pousse qu'à ces moments-là, voilà pourquoi la nature explose dans ses symphonies de couleurs et d'odeurs, ce sont Déméter et sa fille qui donnent libre-court à leur joie, voilà pourquoi les brames déchirent les sous-bois, les paons font la roue, les jupes des filles raccourcissent et je peux plier mon genou. (Notons que, normalement, les brames sont poussés en automne mais nous sommes en Grèce, et peut-être que les Grecs préféraient faire les choses à l'envers!).

   Alors qu'en hiver tout est triste, gris comme le ciel, silencieuse la nature perd ses phones, principalement sous la neige qui étouffe les sons; tout se passe sous terre.

   Mécréant, toi qui passes sans te retourner, songe qu'en ce moment même où tu liras ces lignes, Perséphone, recluse dans les tréfonds de la Terre, attend le retour du printemps (elle est pas la seule d'ailleurs car en ce moment on se les gèle à qui mieux mieux).

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